Quand on pense au manga, on imagine des bandes dessinées colorées et modernes venues du Japon. Pourtant, les origines de cette forme d’art s’enracinent dans une histoire bien plus ancienne et complexe que ce que beaucoup de lecteurs supposent. Le manga n’a pas surgi du néant en 1902 : il s’agit plutôt de l’aboutissement de plusieurs siècles d’évolution artistique au Japon, un mariage progressif entre différentes techniques de narration visuelle qui ont façonné ce que nous connaissons aujourd’hui.
Comment a émergé la narration visuelle au Japon ?
À l’époque de Nara, entre 710 et 794, apparaissent les premiers emakimono, des rouleaux narratifs peints qui révolutionnent la façon de raconter des histoires au Japon. Ces œuvres, parfois longues de plus de dix mètres, combinaient des peintures à des textes calligraphiés pour créer une expérience de lecture immersive. Les moines bouddhistes avaient importé ces techniques de la Chine et de la Corée, créant ainsi une hybridation culturelle qui allait définir l’esthétique japonaise pour les siècles à venir.
L’une des plus célèbres de ces créations anciennes est l’Emaki du Genji Monogatari, datant du XIIe siècle. Cette œuvre représente un tournant dans la perception de la narration visuelle : l’image n’accompagnait plus simplement le texte, elle devenait partie intégrante du récit lui-même. Cette philosophie de l’intégration du dessin au cœur de la narration allait persister et s’approfondir à travers les âges, posant les fondations conceptuelles de ce que serait le manga.
Quels ont été les apports de l’ère Edo à la formation du manga ?
L’époque d’Edo, s’étendant de 1603 à 1868, marque une étape décisive dans le développement du manga. Au cours de cette période, une explosion de dessins humoristiques et de caricatures envahit le Japon. Ces œuvres, appelées ukiyo-e, captaient des scènes de la vie quotidienne, de la satire sociale et des représentations de la mythologie japonaise. Ce qui distingue particulièrement l’ukiyo-e, c’est la technique de reproduction peu coûteuse sur papier utilisant des procédés d’impression qui permettaient une diffusion massive auprès du peuple.
Les estampes produites durant cette période révèlent également l’importance croissante de l’image au détriment du texte. Initialement, le texte dominait ces compositions, souvent écrit en hiragana pour être accessible au plus grand nombre.
Progressivement, l’image prit l’ascendant, transformant la structure narrative. Cette inversion des priorités entre le visuel et le textuel constituait une mutation majeure : le lecteur commençait à suivre l’histoire davantage par les images que par les mots. Des livres illustrés comme les kusazôshi popularisaient cette approche, préfigurant la structure moderne du manga où l’image commande la narration.
Qui est Hokusai et quel rôle a-t-il joué ?
En 1814, Katsushika Hokusai, l’une des figures majeures de l’art japonais, utilisa le mot « manga » pour désigner ses carnets de croquis. Ce peintre légendaire, déjà célèbre pour son chef-d’œuvre « La Grande Vague de Kanagawa », choisit ce terme pour exprimer l’idée de dessin pris sur le vif, de sketch libre et sans prétention. Les recueils qu’il composa, connus sous le nom de « Hokusai Manga », contenaient des scènes variées de la vie quotidienne, des paysages, des éléments naturels et même des représentations de créatures fantastiques de la mythologie japonaise.
Ce qui rend Hokusai crucial dans cette histoire, c’est qu’il n’a pas simplement créé des dessins : il a légitimé une approche artistique et lui a donné un nom. Le terme « manga » qu’il popularisa allait traverser les siècles et devenir le symbole d’une forme d’expression. Ses œuvres connurent un immense succès, tant au Japon qu’à l’étranger, attestant de l’universalité d’une approche narrative basée sur le dessin rapide et authentique. Hokusai avait compris quelque chose d’essentiel : le pouvoir de raconter des histoires sans détour, avec spontanéité et génie.

Quand le manga moderne a-t-il réellement commencé ?
L’année 1902 marque le véritable point de départ du manga tel que nous le connaissons. Rakuten Kitazawa publia la première bande dessinée moderne dans le supplément du dimanche du journal Jiji Shinpō. Ce qu’il réalisa était révolutionnaire pour l’époque : il structura son œuvre en quatre cases verticales de taille égale, avec des textes intégrés de manière organique. Kitazawa s’inspira fortement de la culture occidentale, notamment du célèbre film des frères Lumière « L’Arroseur Arrosé », qu’il adapta au contexte japonais dans son œuvre « Tagosaku to Mokube no Tōkyō Kenbutsu ».
Ce premier manga moderne représentait bien plus qu’une simple illustration : c’était l’application de techniques narratives occidentales à une sensibilité artistique pleinement japonaise. Kitazawa lui-même s’auto-proclama mangaka, se définissant ainsi comme créateur de manga et établissant une nouvelle profession.
Par la suite, il fonda son propre magazine Tokyo Puck, avant de créer d’autres publications comme Kodomo no tomo (pour les enfants) et Shōnen Kurabu (le club des garçons), diversifiant les publics et démontrant que le manga pouvait s’adresser à toutes les tranches d’âge. Ces publications périodiques allaient servir de modèle pour les décennies à venir.
Quel est le lien entre la presse et le développement du manga ?
La naissance de la presse japonaise au XIXe siècle créa l’environnement parfait pour l’épanouissement du manga. Le Yokohama Mainichi Shinbun, lancé en 1871, et le Tokyo Nichinichi Shinbun en 1872, ouvraient les colonnes de leurs journaux à des contenus visuels. En 1874, le Shinbun Nishikie franchit une étape importante en introduisant les estampes directement dans les pages de presse. Cette innovation technique permit l’intégration naturelle du dessin au sein de la narration journalistique.
Cet environnement médiatique en mutation offrait aux artistes des opportunités sans précédent de toucher des masses de lecteurs. Contrairement aux estampes traditionnelles ukiyo-e qui restaient relativement coûteuses et exclusives, les journaux permettaient une diffusion rapide et peu onéreuse.
Kitazawa et ses successeurs comprirent que le journal était le vecteur idéal pour their art, transformant le manga en phénomène populaire plutôt qu’en objet élitiste. La revue Jiji Manga, directement dérivée du journal Jiji Shinpō, devint le premier magazine dédié entièrement à cette nouvelle forme d’expression.
Quels changements styliques ont marqué le manga après 1902 ?
La première moitié du XXe siècle vit le manga évoluer rapidement, se diversifiant en genres et en styles. Dans les années 1920, les éditeurs japonais, s’inspirant des magazines anglo-saxons, commencèrent à publier des revues mensuelles dédiées aux mangas. Le Shônen Club s’adressait aux garçons, tandis que le Shôjo Club ciblait les filles, et le Yônen Club visait les jeunes adultes. Cette segmentation éditoriale permit au manga de conquérir progressivement tous les publics.
C’est en 1957 que Tatsumi Yoshihiro inventa le manga gekiga, une forme nouvelle reflétant des réalités plus sombres et s’adressant principalement aux jeunes adultes. Ce style donna un nouveau ton au médium, prouvant que le manga n’était pas réservé aux enfants et aux adolescents.
L’apogée du phénomène manga intervint à la fin du XXe siècle grâce à une diffusion massive de ces œuvres dans le monde entier. Les sujets se multiplièrent, les styles se diversifièrent, et les prix demeurèrent toujours très accessibles, rendant le manga omniprésent dans la culture populaire.
Comment le manga s’est-il imposé après la Seconde Guerre mondiale ?
Après la Seconde Guerre mondiale, le manga connut un renouveau spectaculaire. En 1947, Tezuka Osamu révolutionna le genre en publiant Shin Takarajima (La Nouvelle Île au Trésor). Grand fan des dessins animés de Walt Disney, Tezuka infusa une esthétique nouvelle dans le manga : un graphisme plus arrondi, davantage de dynamique et d’action. Cette approche novatrice fut un succès immédiat. Tezuka devint l’une des figures les plus influentes du manga, démontrant qu’une fréquence de parution soutenue et une qualité narrative élevée pouvaient créer un phénomène durable.
Les années 1950 et 1960 marquèrent véritablement l’essor du manga au Japon. La fréquence de parution des magazines passa de mensuelle à hebdomadaire, témoignant de la demande croissante. En 1955, le Japon développa ses librairies pour accueillir davantage de bandes dessinées, et les maisons d’édition se multiplièrent. Les premières collections de bandes dessinées prépubliées en format de poche vinrent compléter les magazines. Une génération entière de mangakas se lança dans l’aventure, écrivant et dessinant à un rythme effréné pour nourrir une audience de plus en plus avide.
Quel sens profond porte le terme « manga » lui-même ?
Le mot « manga » se compose de deux kanji : man (漫), signifiant « sans but », « divertissement » et « exagération », et ga (画), désignant une représentation graphique. Littéralement, « manga » signifie donc « image dérisoire » ou « dessin non abouti ». Cette étymologie révèle beaucoup sur la philosophie sous-jacente au medium.
Le manga embrase l’imperfection intentionnelle, le croquis libre, l’absence de prétention académique. Il refuse l’idée que l’art doit être complètement maîtrisé ou formellement achevé pour avoir de la valeur. Au contraire, il célèbre la spontanéité, l’authenticité et la capacité à raconter des histoires simplement et directement.
Cette conception du manga comme « dessin libre » contraste fortement avec les traditions artistiques occidentales qui valorisaient souvent la perfection technique et l’acabado professionnel. Le manga, au contraire, accorde autant de valeur au brouillon brillant qu’à l’œuvre achevée. Cette approche philosophique explique en partie pourquoi le manga a si rapidement conquis les masses : il était accessible, non élitiste, et permettait à chacun de se reconnaître dans des histoires racontées simplement mais efficacement.

Comment le manga est-il devenu un patrimoine artistique ?
De simple divertissement populaire, le manga s’est progressivement établi comme un patrimoine artistique d’exception au Japon. Cette reconnaissance officielle n’est pas survenue par hasard : elle résulte de décennies de création de qualité, d’innovation narrative et de capacité à s’adapter aux évolutions sociétales. Le manga a démontré sa pertinence à travers les guerres, les crises économiques et les transformations technologiques.
Aujourd’hui, le manga est étudié dans les universités, ses œuvres maîtresses sont exposées dans les musées, et ses créateurs bénéficient d’une reconnaissance internationale. Les mangas originaux, de Hokusai à Tezuka, sont préservés et restaurés comme des trésors culturels. Des millions d’exemplaires se vendent annuellement, non seulement au Japon mais dans le monde entier. Le statut du manga a évolué d’une forme d’art marginale à une institution culturelle majeure, validant ainsi plusieurs siècles de développement artistique et narratif.